Chapitre 3 

Atterrissage à Sydney

Après deux jours de voyage et d’escales entre Dubaï, Melbourne et autres aéroports étrangers, je suis finalement arrivée à Sydney épuisée, sale, mais surexcitée. 

Une fois arrivée à Sydney, j’ai récupéré mes bagages et réussi à trouver une navette qui m’a emmenée à ma future adresse dans le centre. Heureusement que je parlais bien anglais, car sans cela, je ne sais pas comment je me serais débrouillée. Après une trentaine de minutes dans la navette, j’ai passé ma tête par la fenêtre et j’ai remarqué un panneau avec écrit « Regent Street ». À ce moment, j’ai su que j’étais arrivée, car c’était le nom de la rue que j’avais indiqué au chauffeur. Il s’est alors garé sur le bas-côté, a mis ses warnings et je suis descendue. Le temps qu’il décharge les bagages du coffre, j’ai commencé à admirer la ville. 

Il était 18 heures, mais le soleil flamboyait encore, Sydney était en pleine effervescence et je commençais déjà à rêver. Le chauffeur m’a sortie de mes pensées en m’annonçant que je devais payer vingt dollars pour le trajet et, heureusement, je pouvais payer en carte de crédit. J’ai sorti mon portefeuille de ma petite sacoche, posé ma carte sur le terminal portatif qu’il avait entre les mains, puis je l’ai remercié. Ensuite, le minivan est parti et j’ai avancé vers le numéro 1. ​C’était un énorme bâtiment de plusieurs mètres de haut, au design plutôt sombre et moderne ; autant dire qu’il était impossible de le manquer. En plus de cela, il avait une particularité : ce n’était pas n’importe quel logement, mais une résidence destinée aux étudiants. J’ai été également agréablement surprise par l’extérieur, car tout ressemblait à ce que j’avais vu sur le site Internet lors de ma réservation. L’emplacement était idéal, proche de toutes les commodités possibles et imaginables, alors que demander de plus ? Le seul défaut était le loyer plutôt élevé, mais j’avais travaillé dur pour cela, alors je pouvais me faire plaisir. Et au moins, dans mon cas, tout était géré par une entreprise, alors je savais avec certitude que j’aurais un endroit où dormir en sécurité chaque soir. ​

En m’approchant de plus en plus du bâtiment, je pouvais voir au travers des grandes fenêtres impressionnantes des lumières ainsi que ce qui semblait être un salon commun et une salle d’étude, puis j’ai pensé : « Wow, je vais vraiment habiter ici les six prochains mois ? » Je me sentais chanceuse. ​

En dehors des rues bondées et du nombre incalculable de voitures qui passaient, j’étais si fatiguée que je n’ai pas prêté beaucoup attention au reste. Après avoir contemplé les lieux, je suis entrée dans le bâtiment et une gentille dame à la réception m’a accueillie. C’était la manager de l’établissement, alors elle m’a enregistrée, a photocopié quelques documents d’identité, puis m’a conduite à l’étage pour me faire découvrir l’appartement que j’avais réservé.​

Malheureusement, l’appartement entier n’était pas que pour moi, car il était composé de quatre chambres, dont une que j’avais louée. C’était l’option la moins chère et le seul inconvénient était que je devais partager ma salle de bain avec une fille. Ce minuscule prix à payer ne me dérangeait pas et, étant issue d’une grande famille, j’avais l’habitude de partager mon espace personnel. ​

Lorsque je suis arrivée au troisième étage, la manager m’a fait visiter la partie commune, c’est-à-dire le salon, puis elle a ouvert la porte de ma chambre avec une clé magnétique, me l’a donnée et, en me souhaitant une bonne installation, elle a disparu. Une fois seule, après avoir scruté chaque recoin de ma chambre, j’ai réalisé que je n’avais ni couverture ni oreillers. J’étais tellement énervée. Après ce vol de deux jours, j’étais épuisée et je ne voulais qu’une seule chose : dormir dans un lit confortable. J’étais trop blasée pour trouver une solution, alors après avoir rangé quelques affaires dans la penderie et pris une douche, je suis partie dormir vers 20 heures en utilisant les draps comme couverture et l’estomac vide. ​

Je me suis réveillée le lendemain vers 6 heures du matin à cause du décalage horaire. La première chose à laquelle j’ai pensé a été : « Comment je vais obtenir de la nourriture et des produits d’hygiène ? » J’ai alors utilisé Google Maps, puis cherché « supermarchés » autour de moi. Plusieurs petits points rouges nommés « Woolworth » sont apparus sur la carte, alors j’ai rapidement vérifié sur Google pour voir de quel type de magasins il s’agissait. Sur les photos, ils ressemblaient à des supermarchés ordinaires, alors j’ai pris l’ascenseur, la clé de ma chambre, ma carte de crédit, puis je suis partie.

Une fois les pieds hors du bâtiment, j’ai ressenti l’énergie de la ville. Il était encore tôt, donc tout était calme, mais quelque chose dans l’air était envoûtant. J’ai alors pris une profonde inspiration et j’ai mis un pied devant l’autre pour suivre le chemin indiqué par la carte sur mon téléphone. J’essayais de marcher comme si je savais où j’allais, car je ne voulais pas ressembler à une touriste perdue. À ce moment, heureusement que le GPS pouvait fonctionner sans connexion Internet, car sinon, j’aurais été dans une situation embêtante. En effet, je n’avais ni connexion, ni sens d’orientation, ni moyen d’appeler au secours en cas de problème, alors je ne pouvais pas me perdre. Finalement, j’ai trouvé le magasin sans difficulté majeure et je suis entrée. Je m’attendais à ce que tout soit cher, mais à ma grande surprise, les prix étaient plutôt raisonnables. Une fois dans les rayons, bien sûr, la première chose que j’ai cherchée en tant que bonne Française a été... du pain ! Quand je l’ai finalement trouvé et que j’ai vu à quoi il ressemblait, j’ai grimacé. Il n’avait pas l’air très bon, alors j’ai plutôt opté pour du pain de mie avec des céréales. C’est sûrement un talent particulier que nous avons nous, les Français : rien qu’en regardant une baguette, nous pouvons dire si elle va être bonne ou pas. Pour être honnête, je n’ai jamais acheté une seule baguette à Sydney.

​Après être restée une heure dans le magasin, je suis passée à la caisse avec un tas de nourriture dans mon petit caddie et je suis repartie chargée de sacs extrêmement lourds. En sortant du magasin, je me suis également arrêtée à 7-Eleven pour acheter un téléphone à vingt dollars australiens ainsi qu’une carte SIM pour avoir un numéro local, au cas où quelqu’un me le demanderait. 

Sur le chemin du retour, ce qui était censé être une courte marche de dix minutes s’est transformé en un marathon d’une demi-heure pour ramener les sacs jusqu’à chez moi. J’ai dû faire une pause tous les quelques mètres tellement j’étais épuisée, alors quand je suis enfin arrivée devant l’ascenseur de ma résidence, la joie que j’ai ressentie est indescriptible. J’avais tellement sué pour ramener cette nourriture que la première chose que j’ai faite après avoir ouvert la porte a été… manger comme un ogre. Il était encore tôt, mais je me suis cuisiné un vrai festin. Œufs, viande, salade. La totale. Tout était excellent, mais la viande avait un goût étrange et, honnêtement, je ne pense pas en avoir acheté de nouveau après ce jour-là.

Une fois le ventre rempli et le problème de la nourriture réglé, je me suis occupée d’un autre souci. Je n’avais toujours pas de couverture ni d’oreillers, alors j’ai cherché le magasin IKEA le plus proche. J’ai utilisé à nouveau mon adorable ami Google pour m’aider et j’en ai trouvé un situé à environ une heure d’où j’étais. Quand j’ai regardé l’itinéraire détaillé, j’ai tout de suite pensé : « Oh mon dieu, c’est tellement loin du centre, au milieu d’une étrange zone industrielle, j’espère que je vais m’en sortir vivante ! » Pourquoi je paniquais autant ?​ Eh bien, j’ai toujours eu un mauvais sens de l’orientation, donc partir dans la nature toute seule semblait être une idée effrayante. Je ne pouvais pas me permettre de me perdre au milieu de nulle part, de prendre le mauvais bus ou le mauvais train dans un pays dont je ne connaissais absolument rien. Je devais être sûre d’où j’allais. Finalement, j’ai quand même réussi à rassembler chaque once de courage en moi, j’ai acheté une carte Opal[1], puis j’ai pris le bus à la gare centrale.

Une fois dans le bus, j’ai commencé à paniquer une nouvelle fois lorsque j’ai réalisé que les arrêts n’étaient pas annoncés par la voix robotique habituelle. Je n’avais aucune idée de l’endroit où je devais descendre et les panneaux sur le trottoir n’indiquaient pas clairement le nom des arrêts. À Paris, c’est tout le contraire, on sait toujours où on s’arrête, c’est écrit et annoncé ; au moins, on ne peut pas se tromper. Alors, juste pour être sûre d’être dans la bonne direction, j’ai pris mon téléphone afin de suivre le point bleu qui me représentait sur Google Maps. Après environ quarante-cinq minutes de trajet, j’ai enfin vu le gigantesque panneau IKEA et j’ai su que j’étais arrivée. J’ai appuyé sur le bouton d’arrêt, remercié le chauffeur et je suis descendue du bus.

Une fois dans le magasin, j’ai constaté que les locaux n’étaient pas si différents de n’importe quel autre magasin IKEA, alors je n’ai pas été très dépaysée. J’ai donc rapidement acheté tout ce dont j’avais besoin et je suis rentrée chez moi sans trop de problèmes, et surtout contente de savoir que je pourrais enfin dormir confortablement.

Vers environ 19 heures, j’ai préparé le dîner et j’ai pu enfin rencontrer mes autres colocataires, Lauren et Betty. Nous avions une cuisine commune, alors à l’heure du dîner, c’était le festival. Elles étaient toutes deux très sympathiques et venaient tout droit de Chine. L’une étudiait le commerce et l’autre le design industriel. Nous avons discuté un peu de nos vies respectives, puis je suis retournée dans ma chambre, exténuée ; je n’avais pas l’habitude de me lever aussi tôt.

Le lendemain matin, pas de chance : mes yeux se sont encore ouverts aux alentours de 6 heures du matin. J’en ai alors profité pour me balader avant que la ville ne se réveille et que le chaos quotidien n’inonde les rues. J’ai fait le tour du pâté de maisons, puis je me suis assise dans le parc à côté du centre commercial, un livre à la main, dans le but d’apprécier l’air frais. 

Au fil des jours, j’ai commencé à prendre mes habitudes et le décalage horaire a disparu. J’ai repris mon cycle de sommeil habituel en me réveillant vers 9 heures tous les matins. C’était étrange, je pensais que le décalage horaire me frapperait plus fort que ça, mais ça allait. Après tout, j’étais peut-être faite pour Sydney ?

Deux semaines après mon arrivée, un mardi après-midi de mi-février, ​il me restait encore quelques jours de libres avant le début des cours, alors j’ai décidé de visiter l’université afin de mémoriser le chemin et surtout les bâtiments. Le campus était immense et chaque édifice époustouflant. Certains avaient un style très moderne avec des grandes vitres transparentes et une hauteur fulgurante, d’autres un style plus classique, voire biblique, et semblaient avoir été fabriqués en grès. J’ai pris quelques photos pour mes parents et, pendant une minute, j’ai eu l’impression d’être dans l’univers magique d’Harry Potter.

Il faisait assez chaud, alors je me suis assise sur la pelouse du terrain de football et j’ai commencé à bronzer un peu pour me détendre. L’air était lourd, mais agréable et il n’y avait pas trop de bruit. 

Après avoir passé une petite heure à flâner, je suis rentrée chez moi en prenant le bus et j’ai fini la soirée en regardant un film sur l’ordinateur dans ma chambre. ​Quelques jours avant le début des cours à l’université, je me suis rappelé que je m’étais inscrite pour un petit week-end d’intégration avec d’autres étudiants internationaux. Le voyage était prévu pour le surlendemain, alors je suis partie faire quelques courses. Le jour venu, nous nous sommes tous retrouvés devant le bâtiment principal de l’université à 7 heures du matin et sommes montés dans un bus. Une fois assise, une gentille Norvégienne blonde s’est mise à côté de moi. Nous avons commencé à parler, j’ai passé la moitié de la journée avec elle et l’autre moitié avec des étudiants français rencontrés lors de la visite d’un vignoble.

La journée a été chargée en activités et nous avons également pu visiter une brasserie ainsi qu’un parc naturel. C’est à ce moment-là que j’ai touché et donné à manger à un kangourou pour la première fois et que j’ai pu admirer des koalas dormir dans les arbres. Tout le monde était émerveillé par la nature, et l’atmosphère était plutôt détendue et bon enfant. Le soir, nous avons mangé des pizzas pour le dîner, puis nous avons dormi dans une sorte de camping perdu dans la forêt australienne. La nuit a été horrible, pleine de moustiques et de bruits, mais j’ai survécu. Le lendemain, nous sommes partis dans le désert pour faire du sandboarding, ou plus explicitement du surf sur des dunes de sable. L’activité était super ; cependant, ce que l’on ne vous dit pas, c’est que la remontée de la dune est plus difficile que la descente. Alors, après quelques allers-retours et photos, je me suis assise sur le sable chaud pour regarder les autres s’amuser et, comme la fille ignorante que j’étais, je n’ai même pas pensé à porter une casquette pour me protéger du soleil. Une fois l’activité terminée, nous avons pu profiter de la plage à côté et nous sommes tous remontés dans le bus quelques heures plus tard. 

Après un trajet de quelques heures, nous étions enfin de retour dans le centre de Sydney et chacun est rentré chez soi après quelques échanges de numéros de téléphone et de réseaux sociaux​.

Une fois dans ma chambre et après avoir passé plus de vingt-quatre heures sans voir mon visage dans une glace, j’ai remarqué que mes joues étaient rouges. Je pensais simplement avoir un coup de chaud, mais après quelques heures, j’ai réalisé qu’il s’agissait d’un coup de soleil. Catastrophe. Je n’avais jamais eu de coup de soleil auparavant, alors c’était nouveau pour moi et je ne savais pas quoi faire. Encore une fois, j’ai utilisé mon adorable ami Google pour me sortir de cette situation. Face aux nombreux conseils de grand-mère que j’ai pu trouver sur la toile, j’ai pris le jus d’aloe vera que j’avais acheté plus tôt, je l’ai versé dans un moule à glaçons et, après quelques heures, je l’ai laissé poser sur mes joues. Je me suis ensuite badigeonnée de crème hydratante, puis je suis partie me ​​coucher. Le lendemain, mes joues étaient encore un peu rouges, mais honnêtement, ça aurait pu être pire. Et comme c’était le jour de la rentrée, j’ai mis une casquette pour passer inaperçue. 

Tout s’est plutôt bien passé, mais finalement, c’était un peu comme à Paris ; la majorité des étudiants venaient en cours, restaient entre eux s’ils se connaissaient déjà et partaient après la sonnerie. Il était donc difficile de s’immiscer dans ces groupes déjà formés. Alors, même si je m’étais fait quelques amis lors du week-end d’intégration, je ne les voyais pas tellement sur le campus. Ce dernier était bien trop grand et, quand bien même, nous n’étudiions pas du tout les mêmes choses, donc ils étaient souvent en cours dans des bâtiments opposés aux miens. Finalement, après quelques messages Facebook, nous ne nous sommes plus jamais revus ; c’était prévisible, mais quand même, j’étais un peu triste, j’espérais que cette fois, ce serait différent.

Heureusement, quelque temps après la rentrée, j’ai rencontré la personne qui a tout rendu différent. L’un des seuls vrais amis que j’avais à Sydney. Joseph ! Oh mon Dieu, Joseph ! Quelle étrange rencontre nous avons eue ! Je l’ai rencontré de la manière la plus simple et la plus étrange qui soit. C’était un mercredi après-midi, lorsque j’étudiais à la bibliothèque Fisher. Prise d’une envie soudaine de faire une pause après des heures passées devant mon écran, je suis sortie dehors pour m’acheter un sandwich. Une fois mon casse-croûte en main, je me suis assise sur ce banc en béton de trois mètres de long pour pouvoir le déguster en paix. Je ne l’avais pas remarqué, mais ce banc était vide, à l’exception de ce petit espace où un garçon était assis et  je ne sais pas pourquoi ­— et j’en ris encore en y pensant —, mais sur tout l’espace disponible, j’ai décidé de m’asseoir juste à côté de lui. 

À un moment donné, en mangeant mon sandwich, j’ai senti un regard lourd et insistant se poser sur moi, de manière répétitive. Mal à l’aise, j’ai commencé à me demander s’il y avait un problème, mais en réalité, Joseph se demandait probablement pourquoi j’étais venue envahir son espace personnel. Haha, je suis désolée, Joseph. Finalement, après quelques minutes d’hésitation, il m’a tendu la main et a dit : ​

« Salut, je m’appelle Joseph ! Tu es assise si près de moi que j’ai pensé que je pourrais me présenter ! ​ »

J’ai alors réagi en m’écartant légèrement, embarrassée.

« Oh ! Je suis tellement désolée, je n’avais pas remarqué... Je ne sais pas à quoi je pensais ! »

​Nous avons tous les deux ri si fort que ça en est devenu gênant. J’étais gênante ; en plus de cela, je ne voulais pas qu’il pense que je m’intéressais à lui, car sincèrement, je ne l’avais même pas remarqué mais heureusement nous avons tout de suite sympathisé. C’était un vrai rayon de soleil et je le connaissais depuis moins de dix minutes, mais je l’aimais déjà. Il était tellement drôle, extraverti et racontait des histoires sur ses rencontres amoureuses et à quel point il était obsédé par un garçon en particulier. Il m’a même montré des photos et des conversations complètes, c’était surréaliste. J’ai essayé de lui donner quelques conseils, mais honnêtement, je ne pouvais pas dire ce qui n’allait pas d’après ce qu’il m’avait raconté. Nous ne le savions pas encore, mais les Australiens peuvent être très difficiles à cerner. À la suite de cela, nous avons échangé nos réseaux sociaux afin de prévoir des sorties. Néanmoins, même si j’aimais beaucoup Joseph, je ne le voyais pas très souvent. Je dois admettre que la vie était parfois ennuyante. J’étais à plus de quinze mille kilomètres de chez moi et je ne connaissais presque personne. La plupart de mes journées se résumaient donc à aller à l’école, rentrer à la résidence, manger des sushis, jouer de la guitare, puis dormir. Oui, entre-temps, j’avais acheté une guitare. ​

Certains jours, les responsables de mon logement organisaient des soirées et c’est là que je rencontrais d’autres étudiants. Je traînais avec eux de temps en temps ; néanmoins, les gens semblaient vite s’oublier les uns les autres ici, du moins ceux que je rencontrais. Ils disaient tous : « Oh, tu es trop sympa, donne-moi ton Instagram !! », t’ajoutaient et disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus, puis je les voyais dans leurs stories Instagram avec leurs amis en train de s’amuser sans moi, ou parfois sur le campus où ils prétendaient ne pas m’apercevoir. Argh ! Je déteste les hypocrites, je ne vois pas l’intérêt des gens à être amicaux s’ils ne sont pas intéressés par l’idée de vraiment me connaître, mais je suppose que ce ne sont que des différences culturelles...​

Deux mois après mon arrivée environ, une nuit où je me sentais bien trop seule, j’ai décidé de télécharger Tinder[2]. Alors, honte à moi, je sais ! Ça semble être une chose récurrente que je fais lorsque je me sens seule, mais ce soir-là, j’avais besoin d’étincelles, de nouvelles rencontres, d’un bouleversement. 

Sur mon profil, j’ai donc mis quelques photos anciennes, mais toujours pertinentes de moi. Rien de trop sophistiqué, rien de trop exagéré. J’ai aussi rempli ma biographie, même si je détestais écrire ce genre de chose, car je n’avais jamais d’inspiration. J’ai fini par réfléchir à un truc simple, un tantinet marrant, pas trop ringard et j’ai écrit : « Si tu es le genre de gars qui n’a que des photos torse nu et qui pense seulement à aller à la salle de musculation, swipe vers la GAUCHE. » Un peu agressif, je l’admets, mais au moins, ça avait le mérite d’être clair. Pour les noobs de Tinder, swiper vers la gauche signifie ne pas sélectionner le profil de la personne affichée, et swiper vers la droite, le contraire. Pour que deux personnes commencent une conversation, il faut que les deux aient swipé à droite. On appelle ça « un match ». Bon, ça a l’air compliqué, mais je promets qu’en pratique, c’est beaucoup plus simple que ça.

J’ai alors swipé à droite sur quelques profils et remarqué que, dans leur biographie, les garçons mettaient systématiquement leur taille. J’ai trouvé ça étrange, mais bon… un truc d’Australiens, peut-être ? J’ai aussi remarqué qu’ils avaient tous de superbes photos, alors j’avais l’impression de faire tache avec les miennes qui étaient floues et de basse qualité. Peu importe, j’ai quand même obtenu quelques matchs, mais rien de trop fou ou d’intéressant. Finalement, je suis partie me coucher un peu déçue et le lendemain, j’ai reçu une énième notification : « Vous avez un nouveau match ! » J’ai déverrouillé mon téléphone afin de voir avec qui j’avais matché. Il s’agissait d’un garçon prénommé James. Je ne me souvenais pas de lui, alors je suis partie scruter son profil. Il avait de belles photos, dont une torse nu... Bon, je le lui ai pardonné, car une seule était acceptable. Il avait l’air sympathique, mais d’après ses photos, pas à cent pour cent mon style. J’ai également constaté qu’il avait une photo de lui au ski, alors j’ai pensé qu’il avait l’air aventureux et c’était un bon point.

Sa biographie était aussi plutôt drôle, il disait « Rechercher sa Blake Lively dans un monde rempli de Kim Kardashian. » Quand j’ai lu ça, j’ai pensé qu’il avait peut-être fait une erreur, parce que je ne ressemblais en rien à Blake Lively. Pour ceux qui ne sont pas de ma génération, c’est une actrice particulièrement mignonne et surtout blonde. Alors, physiquement parlant, j’étais plutôt une Kim K., pas dans ma façon de m’habiller ou de penser, mais dans le sens où je suis brune, avec des hanches, de la poitrine, des cheveux bouclés, des yeux noisette et une peau claire, teint caramel. Rien à avoir avec ce qu’il cherchait. Enfin bon, peut-être qu’il me trouvait jolie... ?

​À la suite de ces constatations, j’allais ignorer notre match quand j’ai reçu une autre notification. Il m’avait envoyé un premier message. Ironiquement, il m’a fait remarquer qu’il avait une photo torse nu sur son profil. Je lui ai répondu sur le même ton en lui disant que je le pardonnais. Par la suite, nous avons commencé à parler de tout et de rien. À partir de là, tout est allé très vite. C’était comme si deux enfants hyperactifs avaient une conversation. Tout était fluide, agréable, mais surtout, la conversation partait dans tous les sens ! À un moment, quand je lui ai dit que j’étais étudiante en psychologie, il m’a qualifiée de "smart cookie". Sur le coup, je n’ai pas compris pourquoi il me traitait de « gâteau intelligent », car certes, mon anglais était très bon, mais j’avais un peu de mal avec les expressions familières. J’ai dû regarder sur Internet pour comprendre avant de répondre et, lorsque j’ai vu que cela signifiait que j’étais intelligente, j’ai été soulagée, alors je lui ai retourné le compliment ; j’ai trouvé ça mignon et attendrissant.

Après quelques messages sur l’application, nous avons décidé de discuter sur Instagram, car nous n’aimions pas Tinder. Quelle mauvaise excuse pour pousser le match un peu plus loin, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, la conversation a continué et j’en ai appris plus sur lui. J’ai également pu analyser son profil. Encore une fois, pour les noobs des réseaux sociaux, Instagram est une plateforme en ligne que l’on utilise pour poster des photos, des vidéos ou envoyer des messages.

Comme je le disais, j’ai fait la détective car j’avais besoin d’en voir plus, de lire les commentaires, de voir à quoi ressemblaient ses amis. Il fallait que je sache qui il était réellement. Il avait également d’autres photos que celles postées sur Tinder et apparaissait plutôt mignon, mais je ne voyais aucun potentiel en lui. Je n’étais pas impressionnée, du moins pas encore... J’ai aussi appris que son université était littéralement en face de mon appartement, juste de l’autre côté du trottoir. Je pouvais voir le bâtiment à travers ma fenêtre. Quand je le lui ai fait remarquer, il a proposé de prendre un verre un jour quand il serait à la faculté et j’ai accepté.

Plus les jours passaient, plus nos conversations virtuelles devenaient une habitude. Il me racontait sa journée, à quel point il était épuisé à cause de l’école et de son travail à côté, et moi les miennes. Je pensais que nos belles conversations n’aboutiraient à rien. Que ce serait l’une de ces fois où l’on parle avec un étranger en ligne juste pour passer le temps. Je ne pensais jamais le rencontrer, mais j’avais tort..

 

[1] Pour les non australiens, une carte Opal est une carte de transport sur laquelle on peut mettre de l'argent. Quand on la scanne à chaque portique ou à bord d'un transport en commun, de l'argent est débité, ce qui permet de payer pour n'importe quel type de voyage.

[2] Tinder — pour ceux qui ne sont pas vraiment à jour avec les méthodes de rencontre du XXIe siècle — est une application mobile de rencontre. Elle permet de mettre en relation des hommes et des femmes en fonction de leur position géographique, centres d'intérêt et autres critères bidons.

- FIN DU CHAPITRE -